Les convoyeurs attendent

C’est arrivé près de Charleroi

A mi-chemin entre la satire sociale et la chronique douce-amère, cette fable teintée de poésie prend racine dans la Belgique profonde et brosse le portrait d’une famille étouffée par le désir du patriarche (Benoît Poelvoorde) : rentrer dans le nouveau millénaire par la « grande porte ».

Le réalisateur

Né en 1961, Benoît Mariage est licencié en droit et diplômé de l’INSAS. Reporter et photographe au quotidien « Vers l’avenir », il réalise également des reportages pour l’émission « StripTease ». Son premier court-métrage de fiction (Le signaleur) a été sélectionné à Cannes où il obtint un prix. Les convoyeurs attendent, son premier long fera aussi un voyage du côté de la croisette dans la section « Quinzaine des réalisateurs ».

Synopsis

A l’aube du 21ème siècle, Roger, photographe à la rubrique « faits divers » pour un journal local, habite la banlieue industrielle de Charleroi avec son épouse et ses deux enfants (Michel et Louise). Frustré par ses conditions de vie précaires, il entraîne son fils dans la réalisation d’un record peu commun qui leur permettrait de gagner la voiture de ses rêves : exécuter le plus grand nombre possible d’ouverture de porte en 24 heures.

Contexte du film

Contexte historique

Bien que le film se déroule en 1999, il est évident qu’on ressent la forte présence d’un certain passé (les années 60 correspondent au déclin de l’exploitation minière). Comme si le temps s’était arrêté au moment de la désindustrialisation du pays noir. En effet, la fermeture des mines, source d’emploi principale de la région, causera un traumatisme encore palpable de nos jours. Il s’agit là d’un sujet récurrent au sein du cinéma belge, et wallon en particulier. Dès 1933, Henri Storck et Joris Ivens (un Ostendais et un Hollandais) réalisaient un documentaire intitulé Misère au Borinage qui traitait des conditions de vie difficiles des mineurs et marquait ainsi par la même occasion l’acte fondateur d’un cinéma wallon proche des réalités ouvrières de l’époque. Cette vision sans concession sera perpétuée notamment par les frères Dardenne qui débuteront également dans le documentaire avant de se lancer dans la fiction, en restant toujours ancrés dans la réalité sociale du pays.

Contexte artistique

Le film de Benoît Mariage arrive après Toto, le héros de Jaco Van Dormael et C’est arrivé près de chez vous de Remy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, c’est-à-dire à un moment clef pour le cinéma belge qui commence à jouir d’une véritable reconnaissance internationale (au festival de Cannes par exemple). Succès lié à une belgitude totalement assumée par cette nouvelle vague qui bien qu’ayant chacun un univers propre, affirme un style. Celui-ci va caractériser le cinéma du plat pays à travers un humour absurde situé dans un contexte social très marqué et un surréalisme hérité de Magritte et déjà présent dans l’œuvre d’André Delvaux, l’un des pionniers du 7ème art local. L’émission « StripTease » (à laquelle Benoît Mariage a collaboré) a participé également à cette vision décalée et originale qui séduit de plus en plus le public.

Strip Tease, l’émission

Benoit Mariage a participé à l’émission Strip Tease. Le réalisateur y laissera déjà entrevoir son envie de parler d’une certaine frange de la population à travers les reportages qu’il réalisera. Il y a en effet des réminiscences du travail télévisuel (dont la séquence Radio Chevauchoi) dans son œuvre au cinéma (Les convoyeurs attendent). C’est en 1985, que Jean Libon, Manu Bonmariage et Marco Lamensch (entre autres) lancent l’idée de créer pour la RTBF, une série de reportages portée par un style innovant. En décidant de s’effacer totalement au profit des protagonistes du sujet, ils créent ce qui va préfigurer la « télé-réalité ». Mais à l’époque, le point de départ de la démarche découlait du journalisme et non du divertissement. L’émission obtiendra une reconnaissance qui dépassera les frontières de la Belgique puisqu’elle sera diffusée en France et qu’elle y remportera divers prix.

Le récit

La construction de l’histoire est linéaire et la progression dramatique va crescendo jusqu’à l’accident de Michel (point culminant appelé aussi climax) et sa résolution. Il y a dès le début du film une alternance entre les moments suspendus, poétiques (qui mettent souvent Louise en scène) et les moments nerveux, colériques (où c’est Roger qui occupe le terrain), offrant un contraste permettant d’élaborer des nuances. Il faut aussi noter qu’on ne découvre la période à laquelle se déroule l’histoire qu’à la fin du film, exception faite d’une séquence qui met en scène Michel regardant un film assez récent (Pédale douce de G. Aghion, 1995) pour les besoins de son émission de radio. Malgré les différents éléments qui incitent le spectateur à croire que nous nous trouvons quelque part dans les années 60 ou 70, la dernière scène nous révèle qu’il s’agit bien là de nos contemporains.

Thèmes de réflexion

Le film permet d’aborder plusieurs thèmes que le récit rend explicites :

- La relation parents - enfants, la projection du père à travers son fils, le conflit né de l’opposition qui existe entre la vision paternelle – qui impose ses choix au reste de la famille – et les aspirations de chacun. Comment se positionner en tant qu’adolescent face à l’attente parentale ?

- Le poids du contexte socio-économiques qui, à la fois, limite et ravive le désir d’acquisition « matériel ». La volonté d’échapper à sa condition par le biais de la consommation. La voiture que Roger convoite suffirait-elle à le rendre heureux ? La réponse que nous donne Benoît Mariage à ce sujet est évidente puisqu’au contraire, l’automobile (ainsi que l’esprit borné de Roger) sera la source du drame qui frappera la famille.

- Qu’est-ce que « réussir » ? Quelle vision du succès est véhiculée dans ces milieux populaires ? La médiatisation est-elle un vecteur indispensable pour obtenir une reconnaissance ?

- La notion d’évasion est également très présente, à travers plusieurs images symboliques : notamment les pigeons, la voiture dont rêve Roger mais aussi la mobylette de ce dernier qui bien qu’elle illustre la pauvreté du père de famille fait aussi référence à la liberté.

- En Belgique, les « convoyeurs » sont en charge du transport des pigeons lors de réunions de colombophile. Une fois sur le lieu du lâcher, ils se renseignent sur la météo prévue : si elle est favorable, ils libèrent les pigeons, sinon ils retardent l’envol. Les convoyeurs attendent le moment propice. On peut y voir un parallèle entre l’envie d’évasion des personnages et l’incarnation concrète de cette envie par les oiseaux, mais paradoxalement, il y aussi le fait d’attendre ! Mais attendre quoi ? L’éclaircie qui leur permettrait de pouvoir prendre leurs envols à leur tour ?

- Les personnages ont tous l’envie de s’affranchir de leur condition d’existence. La source de leur malheur serait donc le milieu dans lequel ils vivent et qu’ils n’ont pas choisi. Est-il nécessaire de s’évader du terreau d’origine pour trouver le bonheur et s’épanouir ailleurs ? Quand le terreau en question porte les stigmates d’une désindustrialisation radicale (avec tout ce que cela peut entraîner), il n’est pas vain de se poser la question. En effet, le phénomène social qui enferme ces populations dans une vision restreinte de l’humanité entretient l’étroitesse d’esprit. Le manque d’ouverture et de culture, qui prête à rire dans le film, est engendré par la mise à l’écart qu’ils subissent.

Fiche technique

Réalisateur et scénariste : Benoît Mariage.
Photographie : Philippe Guilbert.
Musique : Stephane Huguenin et Yves Sanna.
Interprétation : Benoît Poelvoorde, Morgane Simon, Bouli Lanners, e.a.
Distributeur : Alternative Films.

Filmographie
- 1995 : Nemadi (documentaire)
- 1996 : La terre n’est pas une poubelle - René l’Africain (court-métrage) ;
- 1997 : Le signaleur (court-métrage) ;
- 1999 : Les convoyeurs attendent ; 2003 : L’autre.

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux
5 mars 2007