Blow-up

L’insaisissable réalité

Palme d’or à Cannes en 1967, Blow Up est un chef-d’oeuvre esthétique qui induit de multiples réflexions sur notre rapport à l’image.

Le réalisateur

Né en 1912 à Ferrare, Michelangelo Antonioni débute dans le cinéma comme scénariste à l’époque du néoréalisme italien, puis comme assistant de Carné sur Les visiteurs du soir. Passant à la réalisation, il tourne quelques chefs-d’oeuvre qui le propulsent au rang de maître du cinéma italien. Mais, c’est Blow Up, tourné à Londres, qui le consacre internationalement. En 1985, il est victime d’un accident cérébral qui le laisse paralysé. Il poursuit néanmoins sa carrière en collaborant avec d’autres célébrités (Wenders ou Wong Kar-Wai) sur Par-delà les nuages et plus récemment, Eros. Synopsis

Un photographe londonien en vogue partage son travail entre son studio et les extérieurs où il traque des impressions fortes destinées à un livre d’art. Dans un parc, il vole quelques instants d’intimité de deux amants, sans doute illégitimes. Repéré par la femme du couple qui le supplie de lui donner les clichés, il les développe néanmoins et remarque des détails étranges. N’est-ce pas un revolver qu’il aperçoit dans un buisson ?

Le contexte du film

Contexte historique

Blow Up campe son récit dans l’univers du Londres des sixties, sa mode, sa musique, son atmosphère psychédélique. L’expression « Swinging London », apparue dans le magazine « Time » en 1966, désignait le bouillonnement de Londres, alors capitale mondiale de la culture branchée. Outre cette mouvance artistique, la ville semblait aussi offrir la possibilité d’une société évolutive où les classes supérieures bohèmes fréquentaient les prolétaires embourgeoisés par leurs succès artistiques. Parmi ceux-ci, le photographe David Bailey (dont s’est inspiré Antonioni) et les grands mannequins de l’époque. Les personnages du film sont donc parfaitement ancrés dans la réalité de leur temps.

Sorti en 1965, The Knack… and how to get it s’inscrit aussi dans ce Londres pop en effervescence. Réalisée par l’Américain Richard Lester, cette comédie potache obtint, comme Blow Up 2 ans plus tard, la Palme d’Or à Cannes et consacra l’ambiance sixties au cinéma.

Le choc des images

Les réflexions sur le rôle et l’authenticité de l’image que véhiculent le film s’inscrivent dans une époque où la présence des médias audiovisuels dans l’espace public va croissante. Blow Up invite ainsi à prendre du recul face à la puissance suggestive de l’image. Lors de la sortie du film, beaucoup virent dans la photographie inopinée du meurtre une référence au film amateur du meurtre du Président Kennedy pris par un badaud, Abraham Zapruder. Encore aujourd’hui, l’interprétation des images de ce petit film alimente les fantasmes autour de l’assassinat politique le plus médiatisé de l’histoire. L’histoire du « film Zapruder » préfigure aussi la multiplication des images d’amateurs lorsqu’il s’agit d’immortaliser un événement d’actualité tragique tel les attentats du 11 septembre 2001, pris sous tous les angles.

Contexte artistique

En poursuivant sa belle inconnue dans les rues de Londres, le photographe arrive au « Ricky Tick Club », un lieu qui a réellement existé. Sur scène se produisent les Yardbirds et les connaisseurs reconnaîtront Jimmy Page et Jeff Beck qui fracasse sa guitare avant d’en jeter le manche au public. A l’exception de cette scène emblématique des musique de l’underground, la bande originale du film fut confiée à Herbie Hancock, musicien de jazz (ici entouré d’une kyrielle de grands jazzmen : Freddie Hubbard, Jim Hall, Ron Carter, etc.), car dans les années 60, les photographes de mode utilisaient le jazz comme musique d’ambiance durant les séances de pose. Cette atmosphère musicale habille parfaitement cette trame intrigante, qui, entre de rares et étranges dialogues, poursuit son interrogation sur le concret et l’abstrait. A l’image du rythme syncopé du jazz, le photographe semble parfois s’arrêter entre deux notes, comme suspendu entre action et statisme, conviction et suspicion.

L’influence du film

Blow Up consacra Antonioni sur la scène internationale et influença nombre de réalisateurs. Certains lui rendirent un hommage direct. C’est le cas de Brian De Palma avec Blow Out réalisé en 1981. Dans ce thriller, Jack, interprété par John Travolta, travaille comme preneur de son. Une nuit, enregistrant des cris d’animaux, il capte le bruit de l’éclatement d’un pneu et voit un véhicule tomber d’un pont. Ici, la preuve du crime est sonore, le fil rouge qui lui permet de traquer la vérité débusquée par l’image dans Blow Up.

Thèmes de réflexion

La photographie Blow Up est certainement un des films les plus représentatifs de l’univers de la photographie. En suivant au plus près le travail d’un photographe, il propose une approche intime de ce métier. Le film montre tant le travail en studio qu’en extérieur, confronte une démarche commerciale (la mode) et artistique, explicite le processus de développement et d’agrandissement et invite à une réflexion sur le rapport entre la représentation et la réalité.

L’attitude du photographe Thomas, ainsi désigné dans la fiche technique, n’est jamais nommé dans le film. Il est « le photographe », l’artiste fasciné par le pouvoir de l’image, le regard à travers lequel Antonioni convie le spectateur à découvrir l’intrigue de Blow Up. Son appareil constamment à portée, il semble envisager le monde au travers de son objectif. Mais le photographe semble ne pas limiter son approche à l’esthétique. Car, il est un traqueur d’images qui se mue en reporter sociologique (lorsqu’il passe une nuit dans un refuge de SDF) ou tombe par hasard sur une affaire de meurtre au cours d’une séance de voyeurisme. Le comportement de Thomas peut inviter à une réflexion sur le rapport du photographe à son environnement. Cherche-t-il uniquement à révéler l’aspect des choses ou désire-t-il mettre en évidence des réalités dont la portée évoque une réalité sociale qui n’est plus uniquement esthétique ?

La représentation de la réalité Le thème principal de Blow Up est le rapport de l’artiste avec la réalité du monde. Dans un premier temps, le photographe cherche à contrôler le sujet de ses photographies et pense reproduire sur ses pellicules quelque chose de réel, qu’il a objectivement saisi, voire déterminé (il est totalitaire dans son studio). Cependant, lorsqu’il prend des clichés à la sauvette de deux amants dans un parc, il croit découvrir au développement des éléments qu’il n’avait pas vu : une arme braquée et un cadavre. Persuadé d’être sur la piste d’un meurtre, il va échafauder une interprétation des évènements à travers ses clichés et cherchera à la confronter au réel. Mais il semble finalement douter de sa théorie. Cette expérience apparaît comme un apprentissage du pouvoir de la suggestion et de l’impossibilité pour le photographe de maîtriser le réel.

Analyse du récit

Focalisation interne

Le récit accompagne de bout en bout les tribulations du photographe et se cantonne à sa subjectivité. C’est à travers l’œil et l’esprit de Thomas que le spectateur est invité à vivre et à interpréter l’intrigue. Ce procédé de focalisation est interne parce que le narrateur (ici le récit du film) semble ne pas en savoir plus que son personnage principal sur les évènements.

Un parcours initiatique

A travers son aventure, le photographe semble vivre une expérience qui le conduit à réfléchir sur le sens de la photographie et son rapport au monde. Confronté à son ami peintre qui trouve le sens de ses peintures après les avoir achevées, Thomas est entraîné dans un parcours qui remet sa démarche artistique en cause.

Peut-on saisir la réalité ?

Interrogé au sujet du sens du film, Antonioni répond : « Je ne sais pas comment est la réalité. La réalité nous échappe, elle ment continuellement. Lorsque nous pensons l’avoir saisie, elle est déjà différente. Je me méfie toujours de ce que je vois, de ce qu’une image nous montre, parce que j’imagine ce qu’il y a au-delà, et nous ne savons pas ce qu’il y a derrière une image. Le photographe du film qui n’est pas un philosophe, veut aller voir de plus près, mais lorsqu’il l’agrandit, l’objet lui-même se décompose et disparaît. Il y a donc un moment au cours duquel on saisit la réalité, mais l’instant d’après, elle nous a déjà échappé. Voilà, un peu, le sens de Blow up ».

Fiche technique

Réalisation : Michelangelo Antonioni.
Scénario : Michelangelo Antonioni d’après la nouvelle de l’écrivain argentin Julio Cortázar Las babas del diablo.
Interprétation : David Hemmings, Vanessa Redgrave, Sarah Miles, Jane Birkin, e.a.
Production : Carlo Ponti.
Photographie : Carlo Di Palma. Musique : Herbie Hancock.

Filmographie

- 1952 : Les vaincus
- 1953 : Chronique d’un amour
- 1954 : La dame sans camélias
- 1960 : L’avventura
- 1962 : L’éclipse
- 1964 : Le Désert rouge
- 1967 : Blow Up
- 1970 : Zabriskie point
- 1974 : Profession : reporter
- 1980 : Le mystère d’Oberwald
- 1982 : Identification d’une femme
- 1995 : Par-delà les nuages
- 2004 : Eros.

Références
- Julio Cortázar, Les armes secrètes, (1959, Las armas secretas), Gallimard, Coll. Folio n° 448, 1973.
- le rapport autour de la photographie entre la nouvelle de Julio Cortázar et le film est traité sur le site www.arnogisinger.com
- Une analyse du film et une présentation du réalisateur sur cineclubdecaen.com

Daniel Bonvoisin, Sylvie Denille et Paul de Theux
19 mars 2007