La Chevauchée fantastique

« Le Far West au grand galop »

Épopée tumultueuse et palpitante mêlant intimement destins individuel et collectif, La Chevauchée fantastique – chef-d’œuvre du western classique – est également une radioscopie minutieuse de la société américaine de la fin du XIXe siècle.

Le réalisateur

D’origine irlandaise, John Ford débuta en 1912 comme accessoiriste sous la direction de son frère Francis. Né en 1894, mort en 1973, cet auteur de plus de 130 films en 50 ans de carrière est considéré comme un monument du cinéma, « le plus moderne des classiques, celui qui a inventé le western et peut-être engendré le cinéma lui-même » (François Truffaut).

Synopsis

Vers 1880. Une diligence fend les plaines sauvages de l’Arizona à travers les terres indiennes. À son bord, un médecin alcoolique et une prostituée bannis, la femme enceinte d’un officier de cavalerie, un joueur professionnel, un négociant en whiskys, un banquier véreux, le cocher et un shérif… bientôt rejoints par un hors-la-loi en quête de vengeance. Tandis que la menace indienne se fait plus pressante, des rapports de force s’instituent dans le convoi. Ses occupants n’ont pas le choix : ils doivent collaborer.

Contexte du film

La Représentation de l’Indien au cinéma Au cinéma, l’Indien évoque immanquablement le peau-rouge emplumé, peinturluré et barbare. Mais le western est plus complexe et suit le pouls de la société américaine. Ainsi, le western des origines déclinait-il une vision naturaliste de l’habitant légitime de l’Amérique du Nord (The Great Massacre en 1912, par Thomas Ince), parfois même pro-indienne (The Silent Enemy, P.J. Carver, 1930). En 1929, c’est le krach boursier et l’Amérique souffre. Nécessitant une image positive et conquérante, son discours sur les Indiens change de ton. Des réalisateurs prestigieux, dont John Ford, façonnent le mythe du grand Ouest. L’Indien devient l’obstacle à éliminer dans la conquête. Quitte à trahir la vérité historique, les films montrent un peau-rouge caricatural. Vers les années 50 s’opère une timide réhabilitation de l’Indien. La Flèche brisée (1950) de Delmer Daves est d’ailleurs considéré comme le premier western pro-Indien du cinéma parlant.

Traité de raciste pour sa glorification du cow-boy au détriment de l’Indien dans La Chevauchée fantastique, Ford répliqua : « Je préfère l’action aux grands discours vides. La situation des Navajos était catastrophique. Je leur ai fait gagner de l’argent en les engageant dans mon film ». Et, avant même les cinéastes des « westerns de dénonciation » du début des années 70 – Little big man, Willie boy… – liés à la crise identitaire d’une Amérique enfoncée dans le bourbier vietnamien, il consacra lui aussi une trilogie à la réhabilitation progressive de l’Indien (La Prisonnière du désert, Deux cavaliers et enfin, Les Cheyennes affichant, en 1964, une pitié tardive pour un peuple vaincu).

Contexte artistique

Le western naît avec The Great train robbery en 1903, dont le gros plan d’un hors-la-loi faisant feu face à la caméra provoqua cris et évanouissements. A l’époque du muet, le genre occupe une place de choix dans la production et tient lieu de cinéma d’action (bagarre, courses de diligences, etc.). John Ford est déjà un réalisateur central aux côtés de Raoul Walsh et de Cecil B. DeMille. L’arrivée du parlant (1927) marque un coup d’arrêt, le western se fige dans ses clichés et John Wayne fait son apparition (il est le héros de La piste des géants de Raoul Walsh en 1930). Avec La Chevauchée fantastique, John Ford relance le genre et approfondit ses thèmes. Le western devient plus réaliste et plus social.

Dans les années 50, selon le critique André Bazin, le genre passe au « sur-western », tendance caractérisée par une tentative de dépasser les récits classiques du far-west au profit d’un approfondissement du psychologique, du social et de l’esthétique. Les valeurs traditionnelles sont remises en cause et le western se désenchante. John Ford participe à cette évolution vers le western moderne et introduit dans ses films des héros moins moraux, des incertitudes sur la légitimité de la conquête de l’Ouest et esquisse même une dénonciation des massacres des Indiens avec Les Cheyennes (1964). Moins aventureux et moins simpliste, le western américain perd de sa fonction divertissante et devient un thème prétexte à des réflexions critiques qui dépassent le cadre du genre.

Thèmes de réflexion

Les Préjugés

Une des scènes-clefs du film témoigne de l’inclination naturelle de Ford à prendre parti, toujours de façon subtile, pour les exclus de la société. A la 6ème minute, Dallas, femme « de petite vertu », doit quitter la ville de Tonto à la suite des plaintes de bourgeoises de bonne souche. Elle s’adresse à Boone, un médecin ivrogne subissant le même sort qu’elle : « N’ai-je pas le droit de vivre ? Qu’ai-je fait ? » et le toubib de lui répondre : « Nous sommes victimes des préjugés. C’est une terrible maladie. Ces vertueuses matrones balaient la ville de ses rebuts ». Tout au long de sa carrière, Ford n’aura de cesse de montrer dans ses films l’humanité, l’héroïsme même d’un être humain « quelconque », d’« exalter l’homme en profondeur ». Ainsi, un des plus beaux actes de bravoure du film sera précisément posé par Dallas et Boone lors de l’accouchement de Mrs Mallory (43ème minute).

Lutte des classes

Western classique par son cadre grandiose, son histoire et les personnages typiques qu’il met en scène, La Chevauchée fantastique permet à Ford de s’adonner à son thème de prédilection, celui « du petit groupe d’humains introduits par hasard dans des circonstances tragiques ou dramatiques ». Et a fortiori d’observer l’évolution des rapports qu’entretiennent des individus de classes opposées dans l’espace confiné d’une diligence. Ford nous dresse à travers ces neuf voyageurs un panorama quasi complet de la société américaine de la fin du XIXe.

Ces confrontations parfois ouvertes – Dallas et Mrs Mallory se toiseront durant tout le périple – sont rendues par la composition stricte du cadre et une multitude de détails rigoureusement orchestrés par Ford. C’est le cas de la scène du repas (27ème minute) où le réalisateur finit par partager son cadre en deux, après une valse hésitation pour l’attribution des places à table : d’un côté, Dallas et Ringo, les rebuts, de l’autre, la « bonne société » placée sous l’égide de Mrs Mallory. La société conserve ses conventions, même dans l’adversité.

Le héros fordien

Genre américain par excellence, le western est intimement lié à l’histoire de la conquête de l’Ouest qui s’achevait tandis que naissait le cinéma et qu’apparaissaient sur les écrans les premières aventures des cow-boys. Plus que tout autre personnage du cinéma, le héros du western s’est longtemps caractérisé par un profil bien défini, propre à l’apogée du genre (1939-1952) à laquelle contribua largement John Ford et dont l’acteur John Wayne (1907-1979) est presque indissociable. Ce héros « fordien » est solitaire, dur, intègre et incorruptible, respectueux mais maladroit avec les femmes, plutôt taiseux et toujours à cheval entre l’illégalité et la loi (à laquelle il collabore). La Chevauchée fantastique illustre bien ce personnage et lui donne un rôle dans le récit qui l’instaure en héros.

Questions pour un débat

Représentatif du western classique, La Chevauchée fantastique peut inviter à une réflexion qui dépasse la dimension aventureuse du récit pour chercher à mettre en évidence les valeurs indirectement promues par le genre. Plus spécifiquement, le rapport à l’autorité et à l’usage de la violence peut nourrir un débat qu’il faut mettre en perspective. Les comportements des personnages du film semblent se justifier dans le contexte d’un Ouest sauvage à conquérir, où la justice et la sécurité semblent peu garanties. Mais si ce contexte semble justifier que les héros se fassent eux-mêmes justice et se déplacent armés, peut-on penser que le western, mythifié dans l’imaginaire américain, encourage la possession d’armes à feu et l’idée de la justice individuelle ? Plus largement, ces questions peuvent amener à réfléchir sur la légitimité de l’autorité de l’Etat. Quels sont les critères qui différencient l’univers du western de nos sociétés contemporaines ? A partir de quel moment prétendre se défendre seul représente un risque pour la société et non plus une nécessité ?

Fiche technique

Réalisation : John Ford.
Scénario : Dudley Nichols, d’après la nouvelle de Ernest Haycocx, Stage to Lordsburg.
Interprétation : John Wayne, Claire Trevor, Thomas Mitchell, John Carradine, George Bancroft.

Filmographie sélective

1928 : Les quatre fils,
1935 : Le Mouchard et Steamboat Round the Bend,
1939 : Sur la piste des Mohawks, Vers sa destinée et La Chevauchée fantastique,
1940 : Les Raisins de la colère,
1948 : Le Massacre de Fort-Apache
1950 : Rio Grande et La Charge héroïque
1956 : La Prisonnière du désert
1961 : L’homme qui tua Liberty Valance
1962 : La Conquête de l’Ouest
1964 : Les Cheyennes

Daniel Bonvoisin, Thierry Van Waeyenbergh et Paul de Theux
28 octobre 2006