La Grande Illusion

« En espérant que cela soit la dernière… »

Grand succès populaire, film humaniste, La Grande Illusion utilise la guerre 14-18 pour plaider en faveur de la fraternité entre les peuples. Sorti en 1937 alors qu’un autre conflit se profile, il exprime les préoccupations politiques de son époque et reflète ses mentalités.

Le réalisateur

Fils du peintre Auguste Renoir, Jean Renoir a réalisé plusieurs chefs-d’œuvre influents du cinéma français d’avant-guerre. Le cinéaste quitta son pays en 1940 pour Hollywood où il poursuivit une carrière en demi-teinte. Après la guerre et un détour par l’Inde, il revint en France. Sans renouer avec son succès passé, il y poursuivit son cinéma pour finalement préférer le théâtre et l’écriture. Il meurt à Beverly Hills en 1979.

Synopsis

Pendant la Première Guerre mondiale, le capitaine de Boëldieu et le lieutenant Maréchal sont capturés par les Allemands. Ils se lient à d’autres prisonniers, dont Rosenthal, un banquier juif, et adhèrent à leur projet d’évasion. Transférés avant d’aboutir, ils sont placés sous la garde du capitaine Von Rauffenstein qui tente de se lier d’amitié avec Boëldieu, aristocrate comme lui. Mais Maréchal et Rosenthal n’abandonnent pas leurs rêves d’évasion…

Contexte du film

Moins de 20 ans après la fin du conflit, le souvenir de 14-18 oppose l’apologie patriotique et militariste des commémorations à un profond traumatisme populaire. Cette ambivalence s’incarne chez Jean Renoir, lui-même blessé de guerre mais imprégné des valeurs militaires des corps auxquels il a appartenu : la cavalerie et l’aviation.

Après le crash boursier de 1929, la crise économique se généralise et frappe la France. La tension sociale s’accroît, fragilise le pouvoir et fait le lit des mouvements fascistes. Face à cette menace, les partis de gauche - dont les communistes – forment le Front populaire qui accède au pouvoir en 1936 sous la direction de Léon Blum. Plusieurs réformes sociales mettent temporairement un terme aux grèves. Juif, Blum subit les attaques antisémites d’une certaine droite française, à l’image d’un Céline se déchaînant contre le personnage de Rosenthal dans son pamphlet « Bagatelles pour un massacre » (1937).

Dans les années 30, le monde a les yeux rivés sur l’Allemagne où l’arrivée au pouvoir d’Hitler annonce une nouvelle montée des bellicismes. L’Europe se prépare avec pessimisme à un nouveau conflit et le réarmement se généralise. C’est dans ce contexte sombre que Jean Renoir tente l’appel pacifiste de son film.

Grand succès populaire, La Grande Illusion s’attire l’ire des censeurs politiques. En Italie et en Allemagne, le film est prohibé (pour son anti-germanisme et ses « sympathies juives ») et même déclaré « ennemi cinématographique numéro un » par Goebbels. A la veille de la guerre, l’amitié avec les Allemands n’est pas la bienvenue et le film est accusé de « défaitisme », les gouvernements français et belge (dont le ministre Paul-Henri Spaak est pourtant le frère du co-scénariste du film Charles Spaak) l’interdiront également.

Contexte artistique

Baigné dans l’univers artistique paternel, Jean Renoir a connu ses premières amours cinématographiques avec les films muets de Charlie Chaplin. Le burlesque, comme en témoigne la scène du cabaret dans La Grande Illusion, influence Jean Renoir sans pour autant orienter sa carrière. Il découvre et admire aussi les rôles et les films d’Erich Von Stroheim (Rauffenstein dans La Grande Illusion). Débutant sous le muet, Renoir imprime surtout sa marque au cinéma lorsque celui-ci se met à parler. Sous l’influence d’écrivains qu’il adapte, comme Gorki ou Zola, Renoir développe un cinéma réaliste dont l’influence sera déterminante sur les générations des réalisateurs d’après-guerre (François Truffaut s’en réclamera).

Dans les années 30, Jean Renoir se rapproche d’artistes engagés comme Jaques Prévert du Groupe Octobre avec lequel il collabore pour Le crime de Monsieur Lange (1935). Renoir réalise aussi des films de commande pour le Front Populaire et pour la CGT (La Marseillaise, 1937) et anime régulièrement la revue communiste Ciné-Liberté. Cet engagement politique, typique de son époque, inscrit Renoir dans un courant intellectuel influencé par des thèmes sociaux et par le souci de rapprocher le cinéma du peuple.

La Grande Illusion, co-scénarisé avec le Belge Charles Spaak, s’inspire des témoignages d’évasions de l’adjudant Pinsard, supérieur de Renoir dans l’aviation. Le thème de l’évasion inaugure un genre qui culminera en 1963 avec La Grande Evasion. Le film s’inscrit dans la filmographie de 14-18 et suit des œuvres plus démonstratives sur l’horreur militaire comme A l’ouest rien de nouveau ou Les croix de bois.

Thèmes de réflexion

Catégories sociales ou nations ?

« (…) les hommes ne se divisent pas en nations mais peut-être en catégories de travail. C’est ce que l’on fait qui est notre véritable nation. » (Jean Renoir, ORTF). Chère au réalisateur, la question est toujours d’actualité dans nos sociétés. Le film peut servir de support à un débat sur ce qui divise réellement les hommes.

Cette préoccupation est conforme à l’engagement politique du réalisateur auprès des milieux communistes français. Cependant, La Grande Illusion n’est pas un appel à la lutte des classes. Car, si les personnages constatent leur appartenance de classe, ils ne sont pas hostiles aux autres origines sociales. Par ailleurs, le discours de Renoir peut paraître inabouti. Malgré leur rapprochement, les personnages aristocratiques de Boëldieu et de Rauffenstein finissent par s’affronter. Quant au prolétaire Maréchal et au bourgeois Rosenthal, ils renoncent à la paix d’une ferme pour parachever leur évasion et continuer la guerre. Le patriotisme finit donc par primer.

Le récit

Comment le film atteint-il ses objectifs ?

La Grande Illusion semble poursuivre trois objectifs : proposer au spectateur une aventure, susciter un rejet de la guerre et montrer que l’identité sociale importe plus que la nationalité malgré l’état de guerre. Le récit peut être décrypté en mettant en évidence les séquences et les procédés qui servent l’un ou l’autre de ces objectifs. Pour chacun d’entre eux, on peut relever des mécanismes narratifs qui leur sont propres.

Pour tenir le spectateur en haleine, le réalisateur oppose constamment les velléités d’évasion françaises à la détermination détentrice des Allemands. La thématique de la guerre est abordée en choisissant de ne pas montrer le conflit mais de l’évoquer. Les tendances pacifiques des personnages sont fréquemment troublées par les rappels de l’actualité de la guerre ou de leur situation de prisonnier.

L’effacement de la nationalité au profit de la catégorie sociale s’effectue d’une part par le constat de la distance sociale entre les personnages du même camp et, d’autre part, par les rapprochements qu’ils réalisent avec l’ennemi, au nom de leur origine sociale.

Questions pour un débat

Que révèle le film sur les époques ?

Un film est toujours le reflet de son époque, ce dont témoigne parfaitement La Grande Illusion qui exprime les préoccupations politiques de son temps tout en manifestant des mentalités parfois contradictoires avec les intentions du réalisateur.

L’antisémitisme

Le personnage de Rosenthal est très représentatif de la question juive telle qu’elle s’exprimait dans les années 30. Renoir anime son personnage de bons sentiments et de patriotisme, pour l’ériger en contre-argument de l’antisémitisme ambiant. Pourtant, le film n’échappe pas aux clichés néfastes à la communauté juive : Rosenthal est riche, usurier (c’est un banquier) et dit se battre pour défendre ses acquis matériels.

14-18 et le nationalisme

La guerre est dépeinte comme une manifestation tragique du patriotisme qui oppose des gens qu’à priori tout rapproche. Mais elle est aussi le théâtre d’un héroïsme nationaliste que le film glorifie et met à l’épreuve (l’amour de Maréchal l’empêchera-t-il de rejoindre son drapeau ?).

Le soldat noir

Parmi les prisonniers français, un soldat noir apparaît durant quelques scènes. Renoir a-t-il voulu rendre hommage aux Africains tombés au front et oubliés ? Pourtant ce personnage semble frappé d’ostracisme par ses codétenus qui ne lui adressent jamais la parole. Métaphore ou maladresse ?

Célébré dans l’avant-guerre par les pacifistes ou frappé par la censure pour son « défaitisme patriotique » et ses sympathies juives, le film fut ensuite pris à partie après la Libération pour ses clichés antisémites et pour l’apologie de la collaboration franco-allemande que certains y ont vue. En réalité, ces réactions face au film ne révèlent pas tant les intentions du réalisateur que les opinions dominantes de leur temps.

Fiche technique

Réalisation : Jean Renoir
Scénario : Jean Renoir et Charles Spaak
Musique : Joseph Kosma
Acteurs : Jean Gabin, Pierre Fresnay, Marcel Dalio, Erich Von Stroheim, Julien Carette, Dita Palo, e.a.
Photographie : Christian Matras
Production : Jean Rollmer et Albert Pinkevitch

Récompenses

Prix spécial du Jury International de Venise (1938), reconnu « meilleur film étranger » à Hollywood la même année et sélectionné parmi les « dix meilleurs films de tous les temps » (1958) à Bruxelles.

Filmographie sélective

1924 : La fille de l’eau
1926 : Nana
1932 : Boudu sauvé des eaux
1935 : Le crime de Mr Lange
1936 : Les bas-fonds
1937 : La Grande Illusion
1937 : La Marseillaise
1939 : La règle du jeu
1943 : This land is mine
1950 : The river
1959 : Le déjeuner sur l’herbe
1962 : Le caporal épinglé
1969 : Le petit théâtre de Jean Renoir

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux
2 avril 2007